Ecrivaillon

Écrivaillon! Écris voyons!

J’ai envie!! J’ai envie!! J’ai tellement envie!! Vous ne pouvez pas savoir… non vous ne pouvez pas!! Je ne veux pas que vous sachiez! Ce sentiment de frustration, d’impuissance qui me ronge, je ne veux pas que vous l’expérimentiez. Il m’appartient.
Si vous saviez, je serai comme vous ou vous seriez comme moi. Je ne serai plus moi, unique, inimitable, exceptionnelle…
Je le sens elle revient! Une boule mouvante, qui grossit, emplit l’espace entre mes côtes et mon sternum. Elle pousse les parois, détend les chairs, comprime les vaisseaux, m’empêche bientôt de respirer, la tension est maintenant palpable de l’extérieur, la surface de ma peau devient dure; c’est comme si je me figeais de l’intérieur, on m’a coulé du béton en dedans…
Parce qu’il faut que vous sachiez! J’ai fait une folie! J’ai dit oui… absurde hein!! Quelle idée! Depuis je me flagelle, je n’aurais pas du. Il était si simple de dire non, ou même de ne rien dire… Hé bien non, j’ai dit oui!
Idiote!!
Ils m’ont dit: “tu sais, nous écrivons et nous nous retrouvons de temps en temps pour partager nos écrits, joins toi à nous…”; c’était il y a 15 jours, peut être 20… peu importe… c’était une bêtise…
Sur l’instant, je me suis dit: “Waouh! quel honneur! Je vais pouvoir lire mes textes à quelqu’un. Quelqu’un qui sait ce que çà coûte d’accoucher du moindre mot, de construire brique par brique l’édifice créatif, en choisissant un mot plutôt qu’un autre, qui sait que ce n’est jamais assez bon… ou peut être si mais on ne le sait jamais.”
D’ailleurs, “bon”, c’est quand çà me plaît? Ou quand chaque être humain doué de lecture sur cette planète s’extasie sur ma création?

Revenons à ce jour… j’ai dit “oui”… et je pensais “non, surtout pas”. Enfin, l’espèce de monstre en moi criais NON! M’en fous, je suis pas tenue d’écouter tout ce qu’il dit… si?
Bon enfin, comment je vais faire maintenant? Je ne suis même pas un gratte-papier dans la vie de tous les jours. Et je ne suis certes pas un écrivain, une écrivaine disent certains – je n’ai pas encore décidé quel terme j’aimerais employer – mais là encore je m’en fous, je ne le suis pas. Est ce vraiment utile de déterminer des mots pour des concepts que nous n’utilisons pas? On ne sait jamais… Tout au plus je suis un écrivaillon – ah non, je vous vois venir là, non, non, non et non, pas une écrivaillonne, çà fait trop souillonne, brouillonne, pas bonne… rien de tout cela n’existe? Tant mieux! – alors juste écrivaillon; et si je m’accroche peut être prochainement un vaillant écrivaillon.

J’ai très très envie! Mais vous savez ce que me dit mon monstre là? Il me dit d’un air mielleux, que je peux me mettre à ma table, avec mon crayon ou mon clavier, peu importe, même avec un dictaphone on peut écrire dit-on… Il me dit de me détendre, de jouer avec les mots, de les associer n’importe comment jusqu’à ce que la magie opère… mais c’est un piège! Cela ne fonctionne pas, jamais. On attend une soi disant inspiration, que le dictionnaire lui-même définit comme fugitive, inattendue, impromptue, spontanée, intuitive, soudaine, on dit qu’elle survient, on dit qu’on doit la suivre, que c’est elle qui décide… et c’est “elle” que nous attendons? Cette improbable apparition? Sa cousine physiologique est facile à maîtriser elle, à déclencher, à interrompre, j’inspire quand je veux moi. Mais là c’est tout autre chose. J’ai déjà essayé, je me suis assise, j’ai attendue, sans réfléchir, ou en laissant ma pensée vagabonder d’associations d’idées en associations d’idées, mais d’inspiration, point. Point!
Mais elle existe allez vous me rétorquer. Et je ne vous contredirai pas. Mais c’est une emmerdeuse!! C’est tout ce qu’elle est. Elle survient justement quand elle veut, quand çà lui chante, de préférence quand je n’ai rien pour écrire, rien pour enregistrer et surtout pas de temps à lui consacrer. J’essaie de mémoriser le plus de mots clés possible pour reconstituer plus tard ce qu’elle a sournoisement déversé dans ma cour. Mais vous avez peut être deviné, impossible plus tard de terminer le puzzle, il ne ressemble à rien, juste un tas de mots sans liens entre eux. Je peux les agencer de différentes manières, cela ne veut rien dire ou n’a aucune élégance; et de toute façon il me manque toujours des morceaux. Tiens, çà y est, elle est repartie!! Ah qu’elle m’énerve à me narguer comme çà! Mais à quoi çà lui sert de me voir me débattre avec ma pauvre mémoire de poisson rouge? Tiens je l’entends rigoler là, elle se moque de mon impuissance.
Je t’aurais!!
Voilà mon premier problème: cette fameuse inspiration va et vient à sa guise et de toute façon ne vient pas bien souvent. Alors à quoi bon commencer un écrit si je sais qu’elle va me lâcher, en général au bout d’une demi-page pour ne plus jamais revenir. Vous n’imaginez pas combien de demies pages j’ai pu écrire à ce jour; sans compter les phrases uniques, toutes mal placées en haut ou en bas de page, parfois dans les marges, seules et parfaitement inutiles surtout. Quel gâchis!
Mais j’ai une autre angoisse, il faut que je vous dise. Imaginons – on ne sait jamais – que je puisse la harponner – l’inspiration – que je l’enferme et que je la soumette, qu’elle soit à mon service pendant une durée suffisante à une création littéraire – plusieurs mois donc – j’ai très peur de ses conséquences…
Imaginons donc qu’elle soit là, avec moi, disponible. Un matin, je me mets à mon bureau et j’écris, je crée, j’explore de nouveaux univers, je me transforme, j’incarne des personnages, je voyage. Je ne peux pas vous donner d’exemples là, vous devez imaginer parce que moi je n’ai pas d’inspiration au moment où je vous parle. Bon alors je suis ailleurs, je suis une autre, avec d’autres, je fais autre chose… Je suis sûre qu’un soir, je ne pourrais plus rentrer dans mon monde, de ce côté-ci du miroir. La porte sera fermée, le pont se sera effondré. Je serai prisonnière de ma fiction, de mes personnages, de mes monstres. Ou je reviendrai folle, qui sait? Et en admettant que je revienne, comment rester saine d’esprit en faisant tous les jours des aller-retours entre fiction et réalité, en mélangeant les genres, les époques, les gens, les mondes… vous n’êtes pas fous vous?

Bizarre, vous n’avez pas l’air…

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